Joë Bousquet

    (Narbonne 19 mars 1897 – Carcassonne 28 septembre 1950)

    Joë Bousquet rappelait parfois le temps dramatique où il entra dans la " vie incarnée " ; on le crut mort et à la fin de sa première année sa nourrice mourut brusquement alors qu'elle le tenait dans ses bras ; événements plus tard inscrits dans sa mythologie du destin. Son grand-père paternel, Joseph est propriétaire-vigneron à Lapalme, son grand-père maternel avait été compagnon-ébéniste, il a encore son atelier, Joë ira d'un village à l'autre passer des vacances dont les souvenirs transmutés furent, plus tard, le point de départ de quelques-uns de ses contes. Son père le médecin-major Joseph Bousquet, abandonne l'armée et installe son cabinet à Carcassonne en 1900. Après des études sans histoire au Lycée, Joë passe sa seizième année à Southampton, il en conservera une nostalgie sublimée dans son goput constant pour la langue anglaise et sa littérature. Arrive 1914, le père mobilisé à Creil fait venir sa famille à Paris et Joë prépare vaguement les Hautes Etudes Commerciales tout en explorant Paris dans des escapades nocturnes. En 1916 il devance l'appel et se trouve affecté dans un corps d'infanterie. On sait aujourd'hui que c'est par désespoir d'amour que le 27 mai 1918 à Vailly, sa compagnie étant décimée, il choisit de rester debout ; une balle l'atteint en pleine poitrine, lèse gravement sa colonne vertébrale, lui laissant le bas du corps définitivement inerte. En 1925, il s'installe au 41 de la rue de Verdun, dans une chambre aux volets clos, aux murs peu à peu gagnés par les livres et les tableaux de ses amis peintres, désormais voué à la seule " vie de l'esprit ". François-Paul Alibert, l'aîné, montre la voie, Claude Louis Estève le pair, René Nelli et Ferdinand Alquié, les amis plus jeunes forment très vite un cercle intellectuel au sein duquel, en de longs échanges, Bousquet exerce sa pensée sans jamais se couper tout à fait d'une vie dont l'entretiennent aussi les " passantes " qui viennent, fascinées et amoureuses, visiter dans sa chambre le poète blessé.
    Les amis fondent en 1928, la revue Chantiers, puis collaborent régulièrement à la grande revue marseillaise de Jean Ballard les Cahiers du Sud. René Nelli a excellemment tracé la courbe de cette œuvre très singulière ; retenons surtout son rayonnement grandissant, lié au groupe surréaliste, Bousquet fera ensuite quelques rencontres capitales avec Carlo Suarès, Jean Cassou, Gide, Aragon, Simone Weil et surtout Jean Paulhan. D'abord épistolaires et épisodiques, ces relations furent confortées pendant le temps de l'Occupation qui vit refluer à Carcassonne une partie de l'intelligentsia parisienne. On a parfois présenté l'œuvre de Bousquet comme un journal ininterrompu où les contes, les poèmes, les " caractères " réalistes, les cahiers de pensée tenus au jour le jour et parallèlement, les multiples correspondances formeraient comme un flux homogène. Or la révélation récente des " œuvres complètes " met plutôt en évidence une quête –philosophique et esthétique- faite d'expériences méditées, de dépassements, de dialogues exigeants entre le poète et ses doubles.
    D.F - Les Audois (ISBN 2-906442-07-0)